Non, le journalisme n’agonise pas : le digital comme renaissance stratégique en Afrique
Le mythe d’un journalisme rendu obsolète
Affirmer que le digital a tué le journalisme revient à confondre l’outil et l’usage. L’histoire des médias est jalonnée de ruptures technologiques : l’imprimerie, la radio, la télévision, le satellite. À chaque fois, les mêmes peurs ont ressurgi. À chaque fois, le journalisme s’est reconfiguré.
Ce qui disparaît aujourd’hui, ce ne sont pas les métiers de l’information, mais des habitudes de production et de diffusion héritées d’un autre siècle. Continuer à penser la presse écrite uniquement par la vente au numéro à 100 francs CFA, ou la radio FM exclusivement par la diffusion hertzienne locale, revient à ignorer les usages réels des publics africains contemporains, jeunes, connectés, mobiles.
Le numérique comme espace d’égalité structurelle
Sur le web, contrairement aux idées reçues, il n’existe pas de hiérarchie géographique ou culturelle prédéfinie. Les algorithmes ne connaissent ni la couleur de peau, ni la langue maternelle, ni la religion, ni l’origine nationale. Ils analysent des signaux : qualité du contenu, régularité de publication, temps de lecture, engagement, cohérence éditoriale.
Autrement dit, le numérique offre aux médias africains une opportunité historique : celle de rivaliser à armes presque égales avec des plateformes internationales, à condition de produire une information rigoureuse, lisible, bien structurée et pensée pour les usages digitaux.
Adapter l’écriture sans renoncer à l’éthique
L’un des malentendus les plus persistants concerne l’adaptation des styles journalistiques. Écrire pour le web, pour la vidéo ou pour les réseaux sociaux n’implique ni simplification intellectuelle ni abandon de la déontologie. Cela exige, au contraire, une maîtrise accrue de la narration, de la hiérarchisation de l’information et du contexte.
Le journalisme numérique ne tolère pas l’à-peu-près : chaque erreur est archivée, partagée, commentée. La crédibilité devient un capital mesurable, fragile, mais puissant. Ceux qui confondent viralité et sensationnalisme découvrent rapidement les limites de ce modèle.
Rentabilité et indépendance : une fausse opposition
Dans de nombreuses rédactions africaines, la question économique reste taboue. Par peur de perdre leur aura morale, certains médias refusent d’assumer une réflexion structurée sur leurs revenus. D’autres, à bout de souffle, cèdent leur indépendance à des mécènes aux intérêts flous.
Le digital propose pourtant des mécanismes transparents : publicité programmatique, monétisation vidéo, abonnements, partenariats éditoriaux clairement identifiés, référencement naturel. Tous ces leviers reposent sur un principe simple : la qualité attire l’audience, l’audience génère la valeur.
Le véritable risque : le journalisme au rabais
Si le numérique élimine quelque chose, ce sont les pratiques paresseuses. Les rédactions qui ne se forment pas aux outils digitaux, qui ignorent les bases du SEO, de la vidéo, de l’analytics ou de la distribution multiplateforme, se condamnent à l’invisibilité.
Il n’y a plus de place pour un journalisme figé, reproduisant mécaniquement des formats obsolètes. Le journalisme contemporain exige une double compétence : éditoriale et technologique.
Universités, étudiants, professionnels : un même enjeu
Cet enjeu concerne les universitaires qui forment les journalistes de demain, les étudiants qui entrent dans la profession, les patrons de presse historiques comme les médias émergents. Former sans intégrer le numérique, produire sans stratégie digitale, diffuser sans analyser les données revient à préparer l’échec.
À l’inverse, intégrer le digital comme prolongement naturel du journalisme ouvre un champ inédit d’innovation intellectuelle, économique et sociale.
Conclusion : habiter la transformation
Le journalisme africain n’est pas à l’agonie. Il est à un carrefour. Le choix n’est pas entre tradition et modernité, mais entre stagnation et réinvention.
Le numérique, les réseaux sociaux et désormais l’intelligence artificielle ne sont pas des menaces existentielles. Ils sont des accélérateurs. À condition de les aborder avec rigueur, éthique et ambition.
Ceux qui comprendront cette dynamique n’auront pas besoin de mécènes douteux pour survivre. Ils construiront, patiemment, une presse africaine visible, crédible et économiquement viable.
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