Tamanrasset 1991 : quand la vérité historique défie la mémoire collective

Par Boubakar SidibĂ© — MaliBuzz.TV

Trente-quatre ans aprĂšs la signature des Accords de Tamanrasset, beaucoup de Maliens croient encore que l’État a “abandonnĂ© le Nord” sous la pression Ă©trangĂšre. Pourtant, les documents officiels racontent une autre histoire : celle d’une victoire militaire suivie d’une main tendue. Un accord souvent mal lu, rarement expliquĂ©. Mais surtout, un silence politique qui a nourri la confusion.

 Introduction : entre mĂ©moire blessĂ©e et ignorance partagĂ©e

Trente-quatre ans aprĂšs la signature des Accords de Tamanrasset (6 janvier 1991), un flou persiste dans la mĂ©moire collective. Beaucoup croient encore que l’État malien aurait “abandonnĂ© le Nord” ou que la Flamme de la Paix aurait symbolisĂ© la destruction de nos armes nationales. Pourtant, les documents officiels dĂ©mentent ces idĂ©es reçues : la vĂ©ritĂ©, froide et factuelle, est inscrite dans les archives. Et cette ignorance gĂ©nĂ©ralisĂ©e interroge : les politiques ont-ils failli Ă  leur devoir de pĂ©dagogie historique ? Ou bien chaque citoyen a-t-il abandonnĂ© sa propre responsabilitĂ© d’éducation civique ?

Les faits : ce que disent réellement les Accords de Tamanrasset

Les Accords de Tamanrasset, signĂ©s le 6 janvier 1991 Ă  Tamanrasset (AlgĂ©rie), furent paraphĂ©s par le colonel Ousmane Coulibaly, Chef d’État-major gĂ©nĂ©ral des armĂ©es, pour le Gouvernement du Mali, et par Iyad Ag Ghali, SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Mouvement Populaire de l’Azaouad et du Front Islamique Arabe — en prĂ©sence du ministre algĂ©rien de l’IntĂ©rieur, Mohamed Salah Mohammedi.

Le texte authentique de treize articles prévoit :

  • la cessation immĂ©diate des hostilitĂ©s dans les 6ᔉ et 7ᔉ rĂ©gions du Mali ;
  • le dĂ©sengagement progressif de l’armĂ©e de la gestion civile ;
  • la crĂ©ation d’une Commission de cessation des hostilitĂ©s, prĂ©sidĂ©e par l’AlgĂ©rie, avec siĂšge Ă  Gao ;
  • la libĂ©ration rĂ©ciproque des prisonniers dans un dĂ©lai de trente jours.

Aucun passage ne mentionne une “autonomie du Nord”, ni la reconnaissance d’une quelconque entitĂ© sĂ©parĂ©e. Au contraire, le texte affirme explicitement l’attachement Ă  l’unitĂ© nationale et Ă  l’intĂ©gritĂ© territoriale du Mali.

⚔ Contexte gĂ©opolitique : entre effondrement de l’URSS et ambitions libyennes

La rĂ©bellion touarĂšgue de 1990 n’est pas nĂ©e d’une faiblesse de l’État, mais d’un contexte international instable : disparition de l’Union soviĂ©tique, montĂ©e du Front Islamique du Salut en AlgĂ©rie, pressions françaises pour la “dĂ©mocratisation” post-Baule, et ambitions panafricanistes de Kadhafi qui se proclamait “guide des Touaregs”.

Dans cette conjoncture, le gĂ©nĂ©ral Moussa TraorĂ©, tout en ayant militairement contenu la rĂ©bellion en trois mois, choisit la voie du dialogue. Les nĂ©gociations d’abord entamĂ©es Ă  Djanet Ă©chouent, puis aboutissent Ă  Tamanrasset, sous mĂ©diation algĂ©rienne.

Le procĂšs-verbal : une main tendue, pas une reddition

Le procĂšs-verbal de la rencontre complĂšte l’accord de cessez-le-feu. Il prĂ©voit :

  • la mise en place d’assemblĂ©es locales Ă©lues pour gĂ©rer les affaires rĂ©gionales ;
  • une rĂ©partition de 47,3 % des investissements publics au bĂ©nĂ©fice des rĂ©gions du Nord ;
  • la dĂ©militarisation partielle des centres urbains, sans abandon du territoire.

Ce texte jette les bases d’une dĂ©centralisation anticipĂ©e, bien avant les rĂ©formes de la TroisiĂšme RĂ©publique. Mais il n’eut pas le temps d’ĂȘtre appliquĂ© : le coup d’État du 26 mars 1991 mit fin au rĂ©gime et suspendit toute exĂ©cution de l’accord.

Fact-checking : trois idées reçues corrigées

Croyance populaire Ce que disent les faits
“Alpha a brĂ»lĂ© les armes du Mali” Faux. La Flamme de la Paix (1996) Ă©tait une cĂ©rĂ©monie symbolique, organisĂ©e cinq ans aprĂšs Tamanrasset, sous Alpha Oumar KonarĂ©, pour sceller la rĂ©conciliation.
⚔ “C’est la dĂ©mocratie qui a retirĂ© l’armĂ©e du Nord” Faux. Le retrait progressif des forces Ă©tait dĂ©jĂ  inscrit dans l’article 5 de l’Accord de 1991, signĂ© avant la chute du rĂ©gime de Moussa TraorĂ©.
“L’accord a donnĂ© l’autonomie au Nord” Faux. Le texte ne mentionne ni autonomie ni indĂ©pendance. Il affirme l’unitĂ© nationale et confie seulement des compĂ©tences locales encadrĂ©es par la loi malienne.

Responsabilités partagées : entre silence politique et abandon citoyen

Si ces contre-vĂ©ritĂ©s persistent, c’est aussi parce que les responsables politiques n’ont pas su ou voulu faire Ɠuvre de pĂ©dagogie. Ils ont souvent prĂ©fĂ©rĂ© le confort du silence au risque de la vĂ©ritĂ©. La consĂ©quence ? Des gĂ©nĂ©rations entiĂšres d’élĂšves, de militants et de citoyens ont grandi avec des rĂ©cits dĂ©formĂ©s.

Mais la faute ne leur revient pas entiĂšrement. Avant d’ĂȘtre une mission d’État, l’éducation est un hĂ©ritage familial. Et Ă  partir de la majoritĂ©, chacun devient responsable de sa propre formation, de sa curiositĂ©, de sa mĂ©moire. Apprendre, vĂ©rifier, lire et transmettre : voilĂ  les piliers de la souverainetĂ© intellectuelle.

⚖ Conclusion : nul n’est censĂ© ignorer l’histoire

On dit souvent que nul n’est censĂ© ignorer la loi. Mais dans un pays forgĂ© par les luttes et les espoirs, nul ne devrait ignorer son histoire. Car une nation qui oublie d’oĂč elle vient perd la capacitĂ© de choisir oĂč elle va. L’histoire du Mali, loin des manipulations, reste une Ă©cole de luciditĂ©. À chacun de rouvrir ses manuels, ses archives et sa conscience.

Références :

  • Accord de Tamanrasset, 6 janvier 1991 (texte intĂ©gral, annexes et procĂšs-verbal).
  • Djibril Coulibaly, « Une page de l’histoire du Mali : les Accords de Tamanrasset », Le Sursaut, 3 avril 2017.
  • Archives nationales du Mali, sĂ©rie UDPM 1989–1991.

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ANNEXE : Texte intégral des Accords de Tamanrasset (6 janvier 1991)

Reproduction fidĂšle du texte signĂ© Ă  Tamanrasset entre le Gouvernement du Mali et le Mouvement Populaire de l’Azaouad et le Front Islamique Arabe, sous mĂ©diation de la RĂ©publique AlgĂ©rienne DĂ©mocratique et Populaire.

Accord sur la cessation des hostilités

Entre le Gouvernement de la RĂ©publique du Mali d’une part, et le Mouvement Populaire de l’Azaouad et le Front Islamique Arabe de l’Azaouad d’autre part.

Soucieux de rĂ©tablir et de maintenir la paix et la sĂ©curitĂ© sur l’ensemble du territoire national, principalement dans les 6e et 7e rĂ©gions du Mali, les deux parties sont convenues de ce qui suit :

ARTICLE 1er : Il est mis fin aux opĂ©rations militaires et Ă  toute action armĂ©e sur l’ensemble du territoire et principalement dans les 6e et 7e rĂ©gions du Mali, le 6 janvier 1991 Ă  14 heures.

ARTICLE 2 : Les deux parties s’engagent Ă  interdire tout recours aux actes de violence, collectifs ou individuels. Toute action clandestine ou contraire Ă  l’ordre public doit prendre fin, ainsi que toute infiltration d’élĂ©ments armĂ©s venant de l’extĂ©rieur.

ARTICLE 3 : Les forces combattantes du Mouvement Populaire de l’Azaouad et du Front Islamique Arabe de l’Azaouad se stabiliseront Ă  l’intĂ©rieur de leurs zones actuelles de cantonnement. Tout dĂ©placement devra se faire sans arme.

ARTICLE 4 : Les Forces Armées Maliennes ne mÚneront aucune activité susceptible de donner lieu à des accrochages avec les combattants. Elles procÚderont à un allÚgement progressif de leur dispositif dans les 6e et 7e régions.

ARTICLE 5 : Dans le cadre du prĂ©sent accord, les Forces ArmĂ©es Maliennes se dĂ©sengageront de la gestion de l’administration civile et supprimeront certains postes militaires. En ce qui concerne les villes (chefs-lieux de rĂ©gions et de cercles), les casernes seront progressivement transfĂ©rĂ©es vers d’autres sites plus appropriĂ©s.

ARTICLE 6 : Les Forces Armées Maliennes éviteront les zones de pùturage et les zones à forte concentration de populations dans les 6e et 7e régions.

ARTICLE 7 : Les Forces ArmĂ©es Maliennes se confineront Ă  leur rĂŽle de dĂ©fense de l’intĂ©gritĂ© territoriale dans les frontiĂšres.

ARTICLE 8 : Les combattants peuvent intĂ©grer les Forces ArmĂ©es Maliennes dans des conditions dĂ©finies d’un commun accord.

ARTICLE 9 : Il est créé une Commission de cessation des hostilitĂ©s chargĂ©e de l’application des dispositions du prĂ©sent accord. Cette Commission est prĂ©sidĂ©e par la RĂ©publique AlgĂ©rienne DĂ©mocratique et Populaire en qualitĂ© de mĂ©diateur.

ARTICLE 10 : La Commission de cessation des hostilitĂ©s est composĂ©e, en plus du mĂ©diateur, d’un nombre Ă©gal de reprĂ©sentants des deux parties.

ARTICLE 11 : Le siÚge de la Commission de cessation des hostilités est fixé à Gao.

ARTICLE 12 : Tous les prisonniers, otages ou internés civils détenus par chacune des parties seront libérés dans les trente (30) jours à compter de la signature du présent accord.

ARTICLE 13 : Le présent accord entre en vigueur à la date de sa signature.

Fait à Tamanrasset, le 6 janvier 1991, en deux originaux en langues française et arabe, les deux textes faisant également foi.

Pour le Gouvernement du Mali :
Colonel Ousmane Coulibaly, Membre du Conseil National de l’UDPM, Chef d’État-major GĂ©nĂ©ral des ArmĂ©es.

Pour le Mouvement Populaire de l’Azaouad et le Front Islamique Arabe de l’Azaouad :
Iyad Ag Ghali, Secrétaire Général du Mouvement.

En présence de :
Son Excellence Mohamed Salah Mohammedi, Ministre de l’IntĂ©rieur de la RĂ©publique AlgĂ©rienne DĂ©mocratique et Populaire.

Source : Archives nationales du Mali, “Accord sur la cessation des hostilitĂ©s”, Tamanrasset, 6 janvier 1991.



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About The Author

Boubakar SiDiBÉ Boubakar SiDiBÉ, connu sous le nom de Boub’s SiDiBÉ, est photojournaliste, vidĂ©aste et producteur de contenus numĂ©riques basĂ© Ă  Bamako (Mali). Fondateur de Mali Buzz, il documente depuis plus de 15 ans les dynamiques politiques, sociales et culturelles en Afrique de l’Ouest, avec une approche rigoureuse, contextualisĂ©e et centrĂ©e sur les faits.

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