Carte de presse au Mali : origines, Constitution et enjeux de la liberté d’informer
🪪 Carte de presse au Mali : origines, cadre constitutionnel et enjeux contemporains de l’acte d’informer
Histoire d’un outil professionnel entre reconnaissance, régulation et libertés fondamentales
Chapeau — La carte de presse occupe une place singulière dans l’écosystème médiatique. Outil de reconnaissance professionnelle, instrument d’identification, parfois perçue comme un laissez-passer, elle cristallise des débats récurrents dans de nombreux pays. Au Mali, ces interrogations invitent à dépasser l’actualité immédiate pour revenir aux fondements : origines historiques, cadre constitutionnel, standards internationaux et adaptations nécessaires à l’ère du numérique. Cette lecture se veut rigoureuse, pédagogique et apaisée, sans mise en cause d’institutions ni procès d’intention.
I. Aux origines de la carte professionnelle de presse
Pourquoi la carte de presse a-t-elle été inventée ?
La carte professionnelle de presse apparaît au début du XXᵉ siècle, dans un contexte de profonde mutation de l’information :
- multiplication des journaux,
- professionnalisation progressive du métier,
- nécessité de distinguer le journaliste du propagandiste, du militant ou du simple diffuseur d’opinions.
À l’origine, la carte répond à trois besoins fondamentaux :
- Identifier les professionnels de l’information ;
- Faciliter l’accès aux sources, aux lieux publics et aux événements ;
- Protéger l’exercice du métier dans l’espace public.
Elle n’est donc pas conçue comme un instrument de sélection idéologique, mais comme un outil fonctionnel au service de l’information.
II. Carte de presse et métiers de l’information
Une reconnaissance professionnelle, pas un privilège
Historiquement, la carte concerne :
- les journalistes (rédacteurs, reporters, photojournalistes),
- les professionnels techniques des médias,
- les pigistes et indépendants exerçant une activité régulière.
Dans les standards internationaux, notamment ceux portés par la Fédération Internationale des Journalistes (FIP), la carte repose sur :
- la réalité de l’activité professionnelle,
- la régularité de l’exercice,
- des critères objectifs, indépendants des opinions exprimées.
La carte reconnaît un métier ; elle n’accorde pas le droit d’informer, lequel précède toute reconnaissance administrative.
III. La mention « laissez-passer » : sens historique et malentendus contemporains
Dans plusieurs pays, la carte de presse porte la mention « laissez-passer ». Historiquement, cette formulation visait à :
- faciliter la circulation des journalistes,
- attester de leur mission professionnelle auprès des autorités civiles ou sécuritaires.
Problème contemporain
Dans des contextes politiques sensibles, cette mention peut être interprétée comme :
- une autorisation conditionnelle,
- un privilège révocable,
- voire un instrument de contrôle.
Or, dans son esprit initial, le « laissez-passer » n’est ni un passe-droit ni une permission d’exister, mais une facilitation administrative, subordonnée au respect de la loi, jamais à l’adhésion à un narratif.
IV. Carte de presse et tentation du contrôle de l’information
Un enjeu récurrent dans les démocraties fragiles
Dans de nombreux pays où la démocratie est en construction ou sous tension, la carte de presse devient parfois un outil indirect de régulation du narratif :
- procédures lourdes,
- appels à candidatures fermés,
- renouvellements assimilés à de nouvelles demandes,
- restrictions non prévues explicitement par la loi.
Ces mécanismes, lorsqu’ils sont excessifs, peuvent produire des effets structurels :
- fragilisation du pluralisme,
- précarisation des jeunes journalistes,
- confusion entre régulation professionnelle et contrôle de l’expression.
Des organisations internationales comme Reporters sans frontières rappellent que la liberté de la presse dépend aussi de procédures administratives neutres, prévisibles et proportionnées.
V. Lecture constitutionnelle : ce que dit (et ne dit pas) la Constitution du Mali de 2023
Un point central pour comprendre le débat
La Constitution du Mali du 22 juillet 2023 constitue la norme juridique suprême. Sa lecture permet de clarifier plusieurs confusions fréquentes.
1. Les ordres professionnels
La Constitution ne crée pas directement d’ordres professionnels. Elle renvoie explicitement leur statut au domaine de la loi, notamment à l’article 115, qui inclut « le statut des ordres professionnels » parmi les matières réservées au législateur.
👉 Conséquence juridique :
- aucun ordre professionnel ne peut exister par simple décision administrative ;
- seule une loi votée peut en définir l’existence, les missions et les règles.
2. Le journalisme dans la Constitution
La Constitution garantit :
- la liberté d’expression (article 14),
- la liberté de la presse et le droit d’accès à l’information (article 15).
Elle protège l’acte d’informer, pas une corporation fermée.
Elle ne conditionne jamais la liberté de presse :
- à la détention d’une carte,
- à une reconnaissance administrative préalable.
3. La carte de presse : une absence constitutionnelle assumée
La Constitution ne mentionne :
- ni la carte de presse,
- ni une obligation de carte pour exercer,
- ni une exclusivité constitutionnelle du journalisme.
👉 Juridiquement :
- la carte relève de la loi ou du règlement,
- elle ne peut restreindre une liberté fondamentale,
- toute limitation excessive serait constitutionnellement fragile.
VI. Délivrance et renouvellement : lecture professionnelle d’un cas concret
Les préoccupations récemment exprimées par des professionnels de la presse renvoient à une question universelle :
Le renouvellement d’une carte professionnelle doit-il remettre en cause une reconnaissance déjà acquise ?
Dans les standards comparés :
- le renouvellement repose sur la continuité d’activité,
- les pièces déjà validées sont allégées,
- l’objectif est la mise à jour, non la requalification.
Cette approche vise la stabilité du secteur, non son verrouillage.
VII. Carte de presse et mutation numérique
L’écosystème médiatique a profondément évolué :
- médias en ligne,
- journalisme mobile,
- indépendants et producteurs de contenus d’information.
Les systèmes de reconnaissance doivent intégrer :
- la réalité du journalisme numérique,
- la diversité des statuts,
- sans diluer les exigences professionnelles.
VIII. Pistes d’amélioration (approche constructive)
Sans viser une administration en particulier, plusieurs orientations ressortent des expériences comparées :
- procédures permanentes et continues,
- distinction claire entre première demande et renouvellement,
- critères publics et transparents,
- intégration des acteurs du numérique,
- dialogue régulier entre autorités et organisations professionnelles.
IX. Regards africains comparés
- Sénégal : logique de continuité professionnelle.
- Ghana : absence d’appels fermés.
- Maroc : cadre strict mais procédures permanentes.
- Afrique du Sud : reconnaissance élargie des indépendants.
Ces modèles montrent qu’il est possible d’allier rigueur, ouverture et sécurité juridique.
Conclusion
La carte de presse n’est ni une arme politique ni un privilège administratif. Elle est un outil professionnel, appelé à évoluer avec son époque.
La Constitution malienne protège d’abord la liberté d’informer, tout en renvoyant l’organisation du secteur au législateur. Cette architecture empêche que l’information devienne un privilège administratif.
Informer est un métier. L’encadrer est une responsabilité publique. Le faciliter est un choix de société.
—
© Boub’s SiDiBÉ | Mali Buzz TV — Tous droits réservés
Boub’s SiDiBÉ connu à l’état-civil sous l’appellation Boubakar Sidibé est photojournaliste, producteur de contenus et spécialiste des dynamiques sociopolitiques du Sahel. Il travaille sur les enjeux politiques, culturels et sécuritaires en Afrique de l’Ouest.
—
