Mali : « Les journalistes ne sont pas des communicants » – l’alerte de Mohamed Attaher Halidou
Mali : « Les journalistes ne sont pas des communicants » – l’alerte de Mohamed Attaher Halidou
Dans un court extrait devenu viral, le journaliste Mohamed Attaher Halidou rappelle une évidence pourtant bafouée :
dans une démocratie, la presse n’est ni le porte-voix du pouvoir, ni celui de l’opposition.
Elle informe, éclaire et questionne.
Sa formule – « les journalistes ne sont pas des communicants » – résonne comme un avertissement à l’heure où, au Mali, la confusion des rôles menace la crédibilité du métier et le droit du public à une information indépendante.
Un rappel de base : le rôle de la presse dans une démocratie
Dans la vidéo à l’origine de ce débat, Mohamed Attaher Halidou commence par rappeler une notion fondamentale :
« La presse, dans une démocratie, joue un rôle d’information. Elle n’est ni pour le pouvoir, ni contre lui. »
Cette phrase, en apparence simple, résume pourtant le cœur de la fonction journalistique.
Historiquement, la presse est conçue comme un contre-pouvoir : non pas un adversaire institutionnel,
mais un observateur vigilant, chargé de relayer des faits vérifiés, de donner la parole à des points de vue multiples
et de documenter les décisions publiques. Elle permet à la population de se forger une opinion éclairée,
et non de simplement reprendre les éléments de langage des uns ou des autres.
Quand cette mission est respectée, le journalisme renforce la démocratie, contribue à la transparence de la vie publique
et protège les citoyens contre les rumeurs, la propagande et la manipulation.
Lorsqu’elle est trahie, c’est la confiance du public qui s’effrite, et avec elle la légitimité même de l’information.
« Les journalistes ne sont pas des communicants » : deux métiers, deux logiques
Le cœur de la mise au point de Mohamed Attaher Halidou tient dans une ligne :
« Les journalistes ne sont pas des communicants. »
Cette distinction, qui semble évidente pour les professionnels, est pourtant brouillée dans l’espace public.
Le communicant – qu’il travaille pour une institution publique, une entreprise, un parti politique ou une ONG –
a pour mission de valoriser une image, un message, une stratégie.
Son travail consiste à mettre en avant le point de vue de son employeur, à façonner un récit favorable,
à convaincre et à fidéliser des publics ciblés.
Sa logique est assumée : il parle au nom de quelqu’un.
Le journaliste, lui, n’est pas l’avocat d’une cause, ni la vitrine d’un pouvoir.
Sa responsabilité première est envers le public : il informe, vérifie, recoupe, contextualise.
Il peut donner la parole aux autorités, aux oppositions, aux experts, aux citoyens,
mais il ne doit jamais se confondre avec eux.
C’est précisément cette distance professionnelle qui garantit l’objectivité relative, la rigueur et la crédibilité de son travail.
Lorsque les frontières se brouillent et qu’un journaliste se présente comme « porte-parole » d’un camp,
il cesse de remplir sa mission d’intérêt général pour endosser un rôle de communication.
C’est cette dérive que dénonce, avec fermeté, la prise de parole ici évoquée.
Une confusion des genres qui fragilise la presse au Mali
Dans son intervention, Mohamed Attaher Halidou observe qu’« aujourd’hui, malheureusement, au Mali, nous sommes dans la confusion des genres ».
Certains professionnels des médias revendiquent ouvertement le statut de porte-parole d’un pouvoir ou d’un camp,
parfois avec fierté, comme s’il s’agissait d’une promotion naturelle du métier.
Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs :
la précarité économique de nombreuses rédactions,
la dépendance à des financements publics ou privés orientés,
la pression politique, mais aussi la tentation, pour certains journalistes,
de se rapprocher des centres de décision pour bénéficier d’une reconnaissance ou d’avantages symboliques.
Le risque est double : d’une part, le public ne sait plus distinguer ce qui relève de l’information
de ce qui relève de la communication. D’autre part, les journalistes qui tentent de rester indépendants
se retrouvent marginalisés ou discrédités, comme si l’engagement professionnel au service du public
était devenu suspect dans un paysage où chacun serait sommé de choisir un camp.
Dans ce contexte, la formule de Mohamed Attaher Halidou ne vise pas des personnes,
mais un mécanisme : la transformation progressive de certains espaces médiatiques en relais de messages convenus,
aux antipodes de l’enquête, du doute méthodique et du pluralisme.
Ce qui est en jeu : confiance du public et santé démocratique
La question posée dépasse largement le milieu des journalistes.
Elle concerne directement les citoyens, les institutions et, plus largement, l’avenir démocratique du pays.
Quand la presse se confond avec la communication :
- Le public perd ses repères : il ne sait plus à qui se fier, ni comment distinguer un fait d’une opinion.
- Les rumeurs et les intox prospèrent : faute de médias de référence crédibles,
les réseaux sociaux deviennent la principale source d’« information ». - Les débats publics se polarisent : chacun ne suit plus que les sources qui confortent ses convictions,
ce qui fragilise la cohésion sociale. - Les institutions elles-mêmes sont exposées : en l’absence de regard critique et professionnel,
les erreurs, les abus ou les dérives ne sont plus documentés, ce qui affaiblit à terme la confiance globale dans le système.
La mise en garde de Mohamed Attaher Halidou peut donc se lire comme un plaidoyer pour
une information responsable, plurielle et encadrée par l’éthique,
dans un contexte où la stabilité du pays et la cohésion de la société exigent au contraire davantage de rigueur et de prudence.
Reconstruire une presse responsable : des pistes concrètes
Face à cette confusion des genres, plusieurs leviers existent pour renforcer la profession sans exposer inutilement
les journalistes à des risques personnels ou à des confrontations directes.
1. Réaffirmer la déontologie dans les rédactions
La première étape consiste à remettre au centre les textes qui encadrent le métier :
chartes déontologiques, codes de conduite, lignes éditoriales claires.
Les rédactions peuvent, par exemple, adopter ou réactualiser des chartes internes rappelant
que le journaliste ne doit pas cumuler des fonctions de communication politique et de production d’information.
2. Séparer clairement journalisme et communication
Il n’est ni interdit ni illégitime de travailler dans la communication.
Mais il est dangereux de le faire tout en se présentant comme journaliste d’actualité générale.
Clarifier les rôles protège à la fois le public, les institutions et les professionnels eux-mêmes.
3. Investir dans la formation continue
Dans un environnement médiatique en mutation, où les réseaux sociaux imposent un rythme et des formats nouveaux,
la formation continue est essentielle : vérification des faits, traitement des conflits sensibles,
couverture des sujets sécuritaires, usage responsable des images et du direct, etc.
4. Renforcer la culture du débat professionnel
Plutôt que de personnaliser les critiques, il est possible d’ouvrir des espaces de réflexion entre confrères :
ateliers, séminaires, échanges entre radios, télévisions, sites d’information et écoles de journalisme.
C’est en discutant entre professionnels que la profession peut, collectivement, relever ses standards.
5. Impliquer le public
Le public, lui aussi, a un rôle à jouer.
En soutenant les médias qui font l’effort de vérifier, de nuancer et de contextualiser,
les citoyens encouragent un journalisme plus exigeant.
À l’inverse, la consommation compulsive de contenus sensationnalistes ou partisans favorise les dérives.
Chute : défendre la noblesse du métier, avec lucidité et prudence
En rappelant que « les journalistes ne sont pas des communicants »,
Mohamed Attaher Halidou ne lance pas un slogan de plus.
Il pose une ligne rouge déontologique :
celle qui sépare un métier au service du public de pratiques qui relèvent de la promotion ou de la propagande.
Dans le contexte malien, marqué par des enjeux sécuritaires, politiques et sociaux sensibles,
la prudence s’impose à tous.
Mais prudence ne signifie pas silence.
Elle implique au contraire un effort de précision, de rigueur et de responsabilité dans la façon de traiter l’actualité,
de choisir ses mots et de tenir sa place.
Défendre la noblesse du journalisme, ce n’est pas s’opposer à qui que ce soit :
c’est rappeler que l’information fiable est un bien commun,
indispensable à la dignité des citoyens et à la stabilité de toute société.
C’est dans cet esprit que s’inscrit la mise au point de Mohamed Attaher Halidou,
et c’est à cette hauteur que doit se poursuivre le débat.
—
© Boub’s SiDiBÉ | Mali Buzz TV — Tous droits réservés
Boub’s SiDiBÉ connu a l’état-civile sous l’appellation Boubakar Sidibé, est photojournaliste, producteur de contenus et spécialiste des dynamiques sociopolitiques du Sahel. Il travaille sur les enjeux politiques, culturels et sécuritaires en Afrique de l’Ouest.
—
