La ville de Tombouctou est en deuil. Abderrahmane Ben Essayouti, imam de la grande mosquĂ©e Djingareyber, figure spirituelle majeure et acteur discret mais dĂ©terminant de la sauvegarde du patrimoine culturel local, s’est Ă©teint Ă  l’ñge de 78 ans. Au-delĂ  de la disparition d’un guide religieux, c’est une page essentielle de la mĂ©moire vivante de la citĂ© des 333 saints qui se tourne.

Tombouctou, une ville oĂč la foi dialogue avec la mĂ©moire

Tombouctou n’est pas une ville comme les autres. Depuis des siĂšcles, elle incarne un carrefour unique entre spiritualitĂ© islamique, savoir savant et traditions architecturales sahĂ©liennes. La grande mosquĂ©e Djingareyber, Ă©difiĂ©e au XIVᔉ siĂšcle sous l’empire de Mansa Moussa, demeure l’un des symboles les plus puissants de cette alliance entre foi et connaissance.

Abderrahmane Ben Essayouti, qui occupait la fonction d’imam de la grande mosquĂ©e Djingareyber depuis plusieurs annĂ©es, incarnait une conception exigeante et apaisĂ©e de l’autoritĂ© religieuse Ă  Tombouctou, fondĂ©e sur la transmission, la continuitĂ© et la protection du patrimoine spirituel et matĂ©riel de la ville.

Dans cet Ă©difice classĂ© au patrimoine mondial de l’UNESCO, la fonction d’imam dĂ©passe largement le cadre liturgique. Elle engage une responsabilitĂ© morale, sociale et patrimoniale. Celui qui en avait la charge jusqu’à son dĂ©cĂšs, Abderrahmane Ben Essayouti, assumait pleinement cette dimension Ă©largie du rĂŽle religieux.

Un guide religieux au service de la cohésion sociale

Reconnu pour sa retenue et son sens du dialogue, l’imam de Djingareyber s’est imposĂ© au fil des annĂ©es comme un repĂšre spirituel respectĂ© bien au-delĂ  des fidĂšles rĂ©guliers de la mosquĂ©e. Dans un contexte marquĂ© par les crises sĂ©curitaires, les tensions identitaires et les fractures sociales, il a constamment privilĂ©giĂ© l’apaisement, la transmission et la continuitĂ©.

Son autoritĂ© reposait moins sur la parole publique que sur la constance de l’exemple. À Tombouctou, nombreux sont ceux qui Ă©voquent un homme profondĂ©ment attachĂ© Ă  la stabilitĂ© de la communautĂ© et Ă  la protection de ce qui fonde l’ñme de la ville.

La dĂ©fense silencieuse d’un patrimoine menacĂ©

Au-delĂ  de la sphĂšre religieuse, l’imam a jouĂ© un rĂŽle essentiel dans la prĂ©servation du patrimoine matĂ©riel et immatĂ©riel de Tombouctou. Il s’est notamment engagĂ© pour la sauvegarde des manuscrits anciens, trĂ©sors intellectuels du monde musulman et africain, longtemps menacĂ©s par l’insĂ©curitĂ©, le trafic et les alĂ©as climatiques.

Il soutenait l’ouverture de bibliothĂšques familiales, la transmission intergĂ©nĂ©rationnelle du savoir et la valorisation des pratiques traditionnelles liĂ©es Ă  l’architecture en terre. Pour lui, les mausolĂ©es des saints et les manuscrits constituaient les deux piliers sans lesquels Tombouctou perdrait son souffle.


Djingareyber, symbole de résilience historique

La grande mosquĂ©e Djingareyber a traversĂ© les siĂšcles, les empires, la colonisation et les conflits contemporains. RestaurĂ©e notamment au XVIᔉ siĂšcle sous l’impulsion d’Al Aqib, elle demeure un manifeste vivant de l’ingĂ©niositĂ© sahĂ©lienne.

Dans les pĂ©riodes les plus sombres, notamment aprĂšs la destruction de plusieurs mausolĂ©es en 2012, l’imam s’est inscrit dans une dynamique de reconstruction morale et symbolique, rappelant que le patrimoine n’est pas seulement une affaire de pierres, mais de sens et de transmission.

Une disparition qui dépasse le cadre religieux

La disparition de l’imam de Djingareyber suscite une Ă©motion profonde Ă  Tombouctou et bien au-delĂ . Elle interroge sur la fragilitĂ© des Ă©quilibres culturels et sur la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server les figures de mĂ©diation capables de relier passĂ©, prĂ©sent et avenir.

ÂgĂ© de 78 ans et Ă©prouvĂ© par la maladie depuis plusieurs annĂ©es, Abderrahmane Ben Essayouti demeurait, jusqu’à ses derniers jours, une rĂ©fĂ©rence morale respectĂ©e au sein de la communautĂ© tombouctienne, tant pour son rĂŽle religieux que pour son engagement constant en faveur de la prĂ©servation des manuscrits anciens et des traditions architecturales locales.

Dans une ville confrontĂ©e Ă  la pression du dĂ©sert, aux mutations sociales et aux dĂ©fis sĂ©curitaires, la perte d’un tel repĂšre rappelle l’urgence de soutenir les acteurs locaux du patrimoine, souvent invisibles mais essentiels.


Chute éditoriale

Avec la disparition de l’imam de la grande mosquĂ©e Djingareyber, Tombouctou perd bien plus qu’un officiant religieux. Elle perd un gardien de mĂ©moire, un passeur de sens et une voix de continuitĂ©. L’hĂ©ritage d’Abderrahmane Ben Essayouti, fait de foi, de patience et de transmission, demeure inscrit dans les murs de terre de la mosquĂ©e et dans la conscience collective d’une ville qui continue de rĂ©sister Ă  l’oubli.

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Boub’s SiDiBÉ, photojournaliste et producteur de contenus, travaille sur les dynamiques sociopolitiques, culturelles et patrimoniales du Sahel.
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