Mali : décès de l’imam de la grande mosquée Djingareyber, gardien spirituel et patrimonial de Tombouctou
Tombouctou, une ville où la foi dialogue avec la mémoire
Tombouctou n’est pas une ville comme les autres. Depuis des siècles, elle incarne un carrefour unique entre spiritualité islamique, savoir savant et traditions architecturales sahéliennes. La grande mosquée Djingareyber, édifiée au XIVᵉ siècle sous l’empire de Mansa Moussa, demeure l’un des symboles les plus puissants de cette alliance entre foi et connaissance.
Abderrahmane Ben Essayouti, qui occupait la fonction d’imam de la grande mosquée Djingareyber depuis plusieurs années, incarnait une conception exigeante et apaisée de l’autorité religieuse à Tombouctou, fondée sur la transmission, la continuité et la protection du patrimoine spirituel et matériel de la ville.
Dans cet édifice classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, la fonction d’imam dépasse largement le cadre liturgique. Elle engage une responsabilité morale, sociale et patrimoniale. Celui qui en avait la charge jusqu’à son décès, Abderrahmane Ben Essayouti, assumait pleinement cette dimension élargie du rôle religieux.
Un guide religieux au service de la cohésion sociale
Reconnu pour sa retenue et son sens du dialogue, l’imam de Djingareyber s’est imposé au fil des années comme un repère spirituel respecté bien au-delà des fidèles réguliers de la mosquée. Dans un contexte marqué par les crises sécuritaires, les tensions identitaires et les fractures sociales, il a constamment privilégié l’apaisement, la transmission et la continuité.
Son autorité reposait moins sur la parole publique que sur la constance de l’exemple. À Tombouctou, nombreux sont ceux qui évoquent un homme profondément attaché à la stabilité de la communauté et à la protection de ce qui fonde l’âme de la ville.
La défense silencieuse d’un patrimoine menacé
Au-delà de la sphère religieuse, l’imam a joué un rôle essentiel dans la préservation du patrimoine matériel et immatériel de Tombouctou. Il s’est notamment engagé pour la sauvegarde des manuscrits anciens, trésors intellectuels du monde musulman et africain, longtemps menacés par l’insécurité, le trafic et les aléas climatiques.
Il soutenait l’ouverture de bibliothèques familiales, la transmission intergénérationnelle du savoir et la valorisation des pratiques traditionnelles liées à l’architecture en terre. Pour lui, les mausolées des saints et les manuscrits constituaient les deux piliers sans lesquels Tombouctou perdrait son souffle.
Djingareyber, symbole de résilience historique
La grande mosquée Djingareyber a traversé les siècles, les empires, la colonisation et les conflits contemporains. Restaurée notamment au XVIᵉ siècle sous l’impulsion d’Al Aqib, elle demeure un manifeste vivant de l’ingéniosité sahélienne.
Dans les périodes les plus sombres, notamment après la destruction de plusieurs mausolées en 2012, l’imam s’est inscrit dans une dynamique de reconstruction morale et symbolique, rappelant que le patrimoine n’est pas seulement une affaire de pierres, mais de sens et de transmission.
Une disparition qui dépasse le cadre religieux
La disparition de l’imam de Djingareyber suscite une émotion profonde à Tombouctou et bien au-delà. Elle interroge sur la fragilité des équilibres culturels et sur la nécessité de préserver les figures de médiation capables de relier passé, présent et avenir.
Âgé de 78 ans et éprouvé par la maladie depuis plusieurs années, Abderrahmane Ben Essayouti demeurait, jusqu’à ses derniers jours, une référence morale respectée au sein de la communauté tombouctienne, tant pour son rôle religieux que pour son engagement constant en faveur de la préservation des manuscrits anciens et des traditions architecturales locales.
Dans une ville confrontée à la pression du désert, aux mutations sociales et aux défis sécuritaires, la perte d’un tel repère rappelle l’urgence de soutenir les acteurs locaux du patrimoine, souvent invisibles mais essentiels.
Chute éditoriale
Avec la disparition de l’imam de la grande mosquée Djingareyber, Tombouctou perd bien plus qu’un officiant religieux. Elle perd un gardien de mémoire, un passeur de sens et une voix de continuité. L’héritage d’Abderrahmane Ben Essayouti, fait de foi, de patience et de transmission, demeure inscrit dans les murs de terre de la mosquée et dans la conscience collective d’une ville qui continue de résister à l’oubli.
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Boub’s SiDiBÉ, photojournaliste et producteur de contenus, travaille sur les dynamiques sociopolitiques, culturelles et patrimoniales du Sahel.
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