PROCÈS D’ETIENNE FAKABA SISSOKO :Témoignage de Mohamed Diarra

Ce jour, 13 avril, à 9h, j’étais au procès d’Étienne Fakaba Sissoko qui, vêtu d’un costume noir, chemise blanche et cravate rouge avec un moral d’acier, se présenta à la barre après invitation de Madame la Juge. Dans son allocution digne d’un Avocat, il a tenu bon avec un développement hors du commun. On le savait très à l’aise devant les caméras et les foules, mais ce jour, c’était un prisonnier déterminé et d’une éloquence déconcertante qui se présenta à la barre. 

Le sieur Étienne s’est, d’abord, appesanti sur la procédure de son interpellation digne d’un film hollywoodien. Étant avec ses enfants dans la voiture, il fut sommé par des Agents du Commissariat du 5ème arrondissement, juridiction de ressort de la Commune IV, de les suivre manu militari. Et pourtant, l’homme est un habitant de Sirakoro relevant administrativement du Cercle de Kati et donc, logiquement, du Tribunal de ladite localité.

Présenté au Commissaire DIALLO, il lui fut notifié qu’il a été arrêté sur instructions du Procureur du Tribunal de la Commune IV pour avoir tenu des propos subversifs et démoralisants…suite à ses nombreuses interventions sur les médias nationaux et internationaux en rapports avec les sanctions économiques imposées par la CEDEAO et l’UEMOA au Mali. Après moult questions et réponses, les interrogatoires tournaient autour de ce chef d’inculpation et cela, devant l’assistance de ses Avocats…

Après 48h de garde à vue et après avoir cherché en vain sans rien trouvé à lui reprocher sur la question des sanctions économiques, Étienne fut interrogé, le troisième jour, une dernière fois, cette fois-ci, en l’absence de ses conseils d’Avocats. Toute chose qui viole carrément les droits d’un prévenu qu’il était désormais. La même journée, il fut conduit devant le Parquet qui, sans lui poser la moindre question, l’inculpa et le plaça sous mandat de dépôt sans qu’Étienne lui-même ne sache avec certitude de quoi il s’agit et qu’est-ce qu’on lui reproche véritablement. C’est après son transfèrement à la Maison Centrale d’Arrêt (MCA) qu’il apprit par les soins de ses Conseils, en fait, qu’il est sous mandat de dépôt pour, plutôt, autre motif que des propos subversifs. Là, il découvrit depuis ses quartiers dans la prison qu’il est poursuivi pour des« Propos tendant à la stigmatisation ou à la discrimination régionale, ethnique ou religieuse dans le but de dresser les populations les unes contre les autres par le moyens des TIC». Après plusieurs explications sur la procédure biaisée en la forme, Étienne s’intéresse, ensuite, à la question de fond où il s’illustre avec splendeur devant un Procureur hésitant, trébuchant sur les mots et articles, à la limite, cherchant les mots devant l’un des meilleurs « débateurs » du pays.

Les débats étaient houleux sous la conduite d’une juge inflexible, intraitable, recadrant, par moment, les écarts de langage et autres dérapages. Les conseils d’Avocats d’Étienne étaient plus à l’aise d’avoir un client aussi brillant dans un français limpide démontant, un à un, les chefs d’accusations : Sur la stigmatisation ethnique : le sieur Etienne met très vite en avant le fait qu’il est important de replacer les choses dans leurs contextes.

Il a ainsi dit que ces propos ont été tenus lors de son passage dans l’émission politique « En toute liberté » de DJOLIBA TV en répondant à la question du journaliste « Pourquoi ne soutenez-vous pas les actions du Premier Ministre Choguel K. MAIGA. Il a rappelé qu’il avait alors répondu que c’était pour plusieurs raisons : la première, c’est que nous sommes en transition et qu’il était important de choisir comme PM, une personnalité neutre sans appartenance politique. Et il se trouve que Choguel est un Chef de micro parti et qu’il ne pouvait, en aucun cas, fédérer les forces politiques du pays en vue d’une union sacrée. Que le PM, de par sa personnalité, est clivant, incapable de rassembler son propre groupe politique, le M5 RFP à fortiori, le peuple malien dans son ensemble. Et de ce point de vue, il ne servait à rien de choisir un PM avec un tel handicap. Que le PM Choguel est sectaire, népotiste et complaisant dans ses nominations. Il a affirmé que le passage du PM Choguel à l’AMRTP a été émaillé de favoritisme et de clientélisme sans précédents, axés sur l’ethnie dont le PM est issu. Ce qui, dans la gouvernance, a été reprochée au Président IBK déchu. Une pratique à dénoncer, estimait Étienne. De l’AMRTP, il établit ce même état de fait à la Primature où la pratique est constatable et vérifiable sur la base des listes nominatives du personnel de la structure (les différents actes de nomination fournis au parquet en témoignent).

Pour enfoncer le clou, après avoir taxé le PM de clivant, Étienne, Contractuel à la Primature, a vu son contrat de consultant résilié avec le Cadre Politique de gestion de la crise du Centre (un service de la Primature) au motif qu’il aurait critiqué le PM Choguel sur les médias. Sur la stigmatisation religieuse, Étienne rappelle la diversité religieuse au sein de sa propre famille pour dire qu’il ne tomberait jamais aussi bas du moment où, lui, étant de confession chrétienne, cohabite avec ses parents musulmans. Donc, l’assimiler à une telle chose frise tout simplement le ridicule.

Dans une salle d’audience désormais acquise à sa cause, il s’interroge fixant le Procureur : Qui fait de la discrimination ? Est-ce celui qui choisit les dates de Noël pour organiser des ANR ou un concours national d’entrée à la fonction publique ou celui qui dénonce de telles pratiques contraires à la constitution du 25 février 1992 de notre pays, notamment dans son préambule, les articles 2 et 4 ? Il a rappelé de même que le gouvernement vient de réaménager le temps de travail dans les Institutions du pays en faveur du ramadan, alors que les chrétiens observent, également, le carême depuis le 02 mars et ce, sans qu’aucune mesure d’accompagnement ne soit prise de la part de l’Etat. Il dira que c’est de tels faits qui sont stigmatisant et non le fait de les dénoncer, insiste-il.

Je ferai, volontiers, économie de l’intervention du Procureur qui s’appesantissait, plus, sur les déclarations alarmistes d’Étienne sur la flambée des prix qui, aujourd’hui, malheureusement, se sont avérées car, à la limite, les prévisions en capture d’écran d’Étienne sur un certain nombre de produits se confirment bel et bien. La hausse du prix du sucre, du ciment, de l’huile est, aujourd’hui, une réalité née de recherches scientifiques qui avaient pour rôle d’avant-gardistes afin de ne pas engager un bras de fer avec les partenaires de la sous-région. Quant aux conseils d’Étienne, dès la 1ère prise de parole, son premier Avocat, Me Ibrahim Marouf SACKO, laissa entendre qu’après l’exposé d’Étienne qu’il n’avait plus rien à dire pour défendre un client aussi éloquent et brillant. Il rappela le caractère politique de ce dossier qui n’a qu’un seul but, faire taire un adversaire politique.

Il a mis en garde contre une instrumentalisation de la justice à des fins politiques, car, dit-il, tous ceux qui se sont rendus coupables de tels forfaits ont eu un avenir judiciaire devant eux. Il conseillera au Tribunal de se garder d’être le bras armé d’une justice au service du politique.

Ensuite, le second conseil Me Harouna KEITA dit Honoré, sans tergiverser, dans sa plaidoirie, mettra aussi l’accent sur l’instrumentalisation de la Justice par le pouvoir exécutif en relevant la mauvaise foi de soustraire du dossier d’Étienne les pièces étayant ses allégations. Eh oui, les pièces versées dans le dossier d’Étienne ont disparu entre le Commissariat et le Parquet. Au cours de l’audience, la Juge était assise avec, simplement, le PV sans aucune pièce jointe pendant que les Avocats avaient versé les différentes pièces nécessaires pouvant disculper leur client. De nouvelles copies ont, alors, été remises au juge sur le champ.

Il pointera du doigt la faiblesse de ce dossier au relent de règlement politique en affirmant que le Procureur, lui-même, en fait la preuve en requérant le sursis au lieu des peines fortes comme il en a l’habitude.

Le 3ème conseil, Me Yacinthe KONE, Avocat mis à disposition d’Etienne par l’Église, elle- même, étalait le danger qui guette la démocratie à travers une dictature qui s’impose pour museler les opinions discordantes au Mali. Les combats des figures de la démocratie ont été chaudement rappelés à travers les citations et les actions menées par le Bâtonnier d’alors, Me Demba Diallo. Après que le Procureur, visiblement, très gêné par la faiblesse de son dossier ne pouvait que requérir dans son réquisitoire, le sursis. Les Avocats, quant à eux, ont plaidé une relaxe tout simplement eu égard aux nombreuses démonstrations dans le débat et les pièces reversées séance tenante au dossier. Étienne, dans sa conclusion, aura insisté sur le fait qu’il s’agit, aujourd’hui, de faire le procès de la démocratie, le procès de la liberté d’expression consacrée par la constitution et l’ordonnance n°036/PRM du 27 septembre 2017 portant statut des Enseignants. Il dit qu’il appartiendra à Madame le Juge de redonner espoir aux maliens en leur Justice, de rétablir cette confiance rompue entre le peuple et sa Justice en ordonnant sa relaxe pure et simple.

Madame la juge, ayant écouté les parties avec la plus grande patience qui soit, a donné la date fatidique du 11 mai 2022 pour le délibéré au terme d’un débat riche en couleur pendant deux heures et demie d’horloge.

 

Modibo Diallo

(Visited 15 times, 1 visits today)

About The Author

Vous pourriez être intéressé par

Laisser un commentaire