La blogosphère, un cinquième pouvoir ?

Au regard des études sur la blogosphère publiées en Amérique du
Nord et en France depuis deux ans, le cas du Portugal présente des
singularités que nous chercherons, dans cette contribution, à mettre
en valeur et à interpréter.

2Après un premier panorama de ce phénomène en pleine expansion dans le
cyberespace lusophone, nous nous pencherons plus particulièrement sur le
cas des blogs spécialisés dans la critique des médias, dits watchdogs blogs
aux Etats-Unis, puis nous évaluerons, au-delà de la pertinence du modèle
habermassien de la reconstruction de l’espace public dans une société post-totalitaire, les raisons profondes du succès de ces blogs liés au contexte
portugais. Il s’agit d’une part de l’insuffisante réflexivité collective des
entreprises de presse au Portugal, d’autre part, du profil socioprofessionnel
spécifique des animateurs de ces sites à vocation réflexive.

L’autopublication sur le web au Portugal : un phénomène en pleine
expansion en voie de légitimation médiatique

3Au Portugal, les premiers blogs voient le jour en 1999. Mais c’est surtout au
cours de l’année 2003 que le phénomène connaît une expansion sans
précédent. Cette dernière coïncide avec l’apparition de nouveaux outils
d’édition en ligne (Movable Type est celui qui a connu le plus grand succès)
et d’un service d’hébergement gratuit : le Weblog em Portugal
(http :// www. weblog. com. pt).

4Ce portail recense 370 blogs portugais en 2003, chiffre multiplié par trois au
cours de l’année suivante. Les chiffres les plus récents (juin 2006), qui vont
bien au-delà du comptage effectué par le portail cité plus haut, font état de
37 000 blogs [1][1]Selon les estimations du site Sapo, un autre lieu d’hébergement….

5La croissance rapide de la blogosphère portugaise, mais aussi sa singularité,
n’ont pas échappé aux principaux médias du pays. Depuis 2003 elle fait
l’objet d’une couverture médiatique très active, qui n’a cessé de s’amplifier.
Ainsi, l’hebdomadaire Expresso, le magazine Visao et le quotidien Publico
ont-ils conféré au mouvement ses lettres de noblesse, en insistant notamment
sur la liberté d’expression et la réactivité comme traits fondamentaux de ce
nouvel univers éditorial.

6Dans la blogosphère portugaise, si les sites à caractère intime, littéraire ou
artistique ne manquent pas [2][2]Voir par exemple les sites Nocturno com gatos, Puta de vida,…, ce sont les blogs au contenu politique et
journalistique qui acquièrent le plus de visibilité.

Le journalisme, un objet de prédilection pour les blogs portugais

7Les blogs qui traitent plus ou moins directement de journalisme peuvent se
répartir en trois catégories, susceptibles de se recouper.

8La première, la plus rare, est composée par les blogs tournés vers le
journalisme d’information. A la différence de certains « J-blogs » français ou
américains, leus équivalents portugais comportent peu de valeur informative
ajoutée. Tout au mieux, ils relaient l’actualité diffusée par les grands médias
nationaux, comme on a pu le constater lors des attentats du 11 mars 2004 à
Madrid ou de la mort du dirigeant politique Sousa Franco.

9Une deuxième catégorie, déjà fort répandue en Amérique du Nord
(notamment au Québec), a pour objet la didactique du journalisme. Dans ce
registre, la première expérience a été initiée en 2003 à l’Université du Minho
avec le blog Jornalismo e Comunicação. Il s’agit d’un site collaboratif créé
dans l’environnement du Master recherche en Information et Journalisme de
cet établissement. Cette expérience a été poursuivie à l’Université de Porto,
avec le blog JornalismoPortoNet, animé par les enseignants et étudiants de
la Maîtrise de journalisme et communication. Sous la responsabilité
éditoriale de Fernando Zamith, il propose des cours en ligne, des exercices et
des liens utiles aux futurs journalistes. On évoquera enfin le cas du blog
Industrias Culturais, créé sous les auspices de Rogerio Santos et des
enseignants du master recherche en sciences de la communication de
l’Université Catholique de Lisbonne.

10Les trois blogs cités prennent soin d’associer une formation technique à une
réflexion critique sur la convergence médias-internet et la place du
journalisme comme norme de qualité dans une société de l’information en
évolution permanente, renvoyant à ce que certains chercheurs français ont
qualifié de compétence techno-encyclopédique[3][3]Voir RUELLAN et PÉLISSIER, 2003..

11Une troisième catégorie de blogs, enfin, est constituée par ceux qui ont
justement pour finalité l’exercice d’une compétence analytique et réflexive
sur le monde des médias et de la communication. Manuel Pinto évoque à
leur sujet un « méta-journalisme ». Cette catégorie met en avant un modèle
de presse d’opinion spécialisée, très personnalisée (billets, chroniques,
essentiellement) et s’appliquant au domaine particulier de la communication
médiatique. Parmi les blogs portugais fonctionnant selon ce principe, on
retrouve les trois blogs didactiques cités plus haut, mais aussi d’autres sites
autopubliés qui n’ont pas cette vocation [4][4]Jornalismo Digital, Aula de Jornalismo, Atrium, A Rádio em….

Les BCM : un phénomène au succès grandissant qui interroge
les rapports entre journalisme et espace public au Portugal

12Quelques-uns de ces blogs de critique des médias (BCM) bénéficient d’une
visibilité et d’une réputation significatives, tant auprès des internautes que
des supports plus classiques. Cela peut se vérifier en premier lieu dans les
statistiques des services d’hébergement de blogs, notamment
www. weblog. com. pt. Le 9 novembre 2005, au « Top 100 » des blogs les
plus visités, Jornalismo e Comunication figure à la 62e place et Ponto Média
à la 99e.

13Au-delà de ces éléments quantitatifs [5][5]Voir http ://weblog.com.pt :portal/blogometro, les BCM sont très fréquemment cités
pour leur qualité par les autres blogs portugais qui s’intéressent aux médias
et à l’actualité. Ils fonctionnent désormais comme des référents dans ce
domaine, et leurs animateurs sont considérés comme des « pères
fondateurs » de la blogosphère portugaise.

14D’ailleurs, certains d’entre eux font partie des plus anciens. Dans un texte [6][6]« 25 momentos na historia da blogosfera – un olhar…
qui retrace l’histoire de la blogosphere portugaise, Ponto Média (lancé en
janvier 2001) est ainsi décrit comme l’un des premiers blogs à avoir vu le
jour. Ce texte souligne aussi le cas d’autres BCM, tels que Jornalismo
Digital, Jornalismo e Comunicação
et Contrafactos & Argumentos comme
exemples pionniers.

15En outre, ces blogs sont fréquemment cités et repris par les médias
traditionnels. Ainsi, les revues Media XXI et Meios, magazines spécialisés
dans le domaine de la communication et du journalisme, font régulièrement
référence aux BCM [7][7]FERREIRA, 2004, p. 24-29.. La presse généraliste et magazine cite également ces
derniers dans des articles dédiés à la question des blogs. Diário Economico,
par exemple, dans un texte consacré au panorama de la blogosphere
portugaise intitulé « Portugal adere em força aos weblogs » [8][8]MASARENHAS, 2003., aborde la
question des blogs spécialisés dans le journalisme, en mentionnant Ponto
Média
. Ce fait atteste que les auteurs de ces blogs sont des personnes
reconnues, auxquelles les journalistes des médias traditionnels attribuent une
légitimité pour parler et débattre d’information au Portugal.

16Comment alors interpréter le succès à la fois quantitatif et qualitatif de ces
blogs de critique des médias au Portugal, qui ne va d’ailleurs pas sans
rappeler celui des watchdogs autopubliés sur le web aux Etats-Unis ? Le
chercheur et blogueur Manuel Pinto [9][9]Source : entretien avec l’auteur. évoque en priorité la montée en
puissance d’un modèle de communication sociale fortement inspiré par la
presse d’opinion, caractéristique de l’émergence d’un espace public dans la
société française du XVIIIe siècle.

17Dans le cas du Portugal, ce type de journalisme interprétatif a été surtout le
fait d’une presse d’émigration ou d’exil, à Londres, produite dans la phase
de déclin de la monarchie absolue. Et aujourd’hui encore, l’une des
caractéristiques de l’espace public portugais est sa dimension quelque peu
réduite et fermée. Pour Francisco Rui Cádima [10][10]CADIMA, 2003., historien de la
communication de masse au Portugal, ce pays aurait subi la plus rigoureuse
de toutes les censures inquisitoriales en Europe.

18L’un des épisodes les plus marquants de cette censure a été représenté par les
quatre décennies de dictature de Salazar (1930-1968), suivies par ce qui fut
appelé le « Printemps marcelliste » (1968-1974). Au cours de ces quarante
années, le débat et l’opinion publique au Portugal ont été strictement limités
et délimités.

19La période postrévolutionnaire (1974-1984) a constitué ensuite un moment
important de débat sur le système et l’organisation des médias. Puis la fin de
la censure a donné lieu à une confrontation entre les diverses factions
idéologiques et protagonistes politiques par le contrôle des médias nationaux
les plus importants [11][11]FAUSTINO, 2003, p. 2..

20La presse portugaise a donc longtemps subi une forte influence politique et
idéologique. Par la suite, dès les années 1990, des mouvements de
concentration ont favorisé l’expansion des entreprises spécialisées dans la
production et commercialisation de contenus journalistiques, conduisant
alors à une marchandisation croissante de l’information. Bref, de
nombreuses contraintes politiques et économiques ont longtemps limité la
libre expression publique par le canal des médias traditionnels au Portugal,
et c’est dans ce contexte de restriction qu’il est possible d’interpréter l’actuel
essor des BCM dans le cyberpespace portugais.

21Pour reprendre la typologie de Charron et de Bonville [12][12]CHARRON et DE BONVILLE, 1996., peut-on affirmer
que ce engouement traduit la prédominance d’un journalisme d’opinion, qui
exercerait une vigilance sur le journalisme d’information tel qu’il est
pratiqué par les médias, et qui dénoncerait les dérives de ces derniers vers un
journalisme de communication ?

22Si l’on se réfère exclusivement aux discours des acteurs locaux, cette piste
serait tentante. Mais on peut aussi voir dans les blogs l’ultime avatar dans
l’évolution du journalisme de communication. A titre d’illustration de cette
première hypothèse, on peut mettre en avant plusieurs facteurs : la
survalorisation de la fonction phatique, le développement croissant d’un
langage hypertextuel d’ordre méta-langagier, l’identité plurielle, voire
« fractale » de la « communauté » des animateurs, l’implication du public
par ces derniers, le caractère prédominant d’une rhétorique d’expertise
critique, la situation « d’hyperconcurrence » entre les voix émettrices, le
succès de genres plus « expressifs » tels que le portrait, le billet, la
chronique…

23De fait, la réalité observée est encore plus complexe. D’une part, certaines de
ces caractéristiques relèvent aussi, et même parfois en premier lieu, du
journalisme d’opinion. D’autre part, le journalisme de communication va de
pair, dans le modèle de Charon et De Bonville, avec une marchandisation
croissante des industries culturelles et une utilisation renforcée des
techniques de marketing pour instrumentaliser et cibler l’information.

24Or, c’est précisément contre cette marchandisation et contre cette
instrumentalisation que s’est progressivement construite la blogosphère.
D’aucuns objecteront certaines stratégies offensives d’intégration de la
blogosphère par les industries culturelles Cependant, à ce jour, surtout au
Portugal, de telles stratégies demeurent minoritaires et prédominent encore
dans cet univers les notions de gratuité, de partage de l’information, de libre
expression, etc.

25Quant au journalisme d’information, même si ce référent reste encore
puissant dans les discours des animateurs, il demeure lié à un contexte global
d’industrialisation et de rationalisation de la production d’information et à
l’existence d’une communauté de professionnels organisés, ayant le
monopole de cette production. Or, une majorité d’animateurs de blogs
d’opinion semblent a priori en porte-à-faux avec cette conception
positiviste, protectionniste et productiviste de l’information…

26Dans tous les cas, si le modèle de la presse d’opinion semble prédominer, il
ne révèle pas pour autant un retour au siècle des Encyclopédistes, en
particulier au Portugal où l’idéal normatif d’Habermas n’a jamais existé en
tant que tel, notamment parce qu’il s’hybride avec des formes résiduelles de
journalisme d’information et utilise très souvent les pratiques de
communication sociale dominantes dans le cyberespace.

27D’où l’intérêt de sortir du modèle paradigmatique de Charron et Bonville, et
de reprendre, avec Ringoot et Utard [13][13]RINGOOT et UTARD, 2005., l’idée d’une dispersion de la
formation discursive journalistique au sein d’autres univers non liés aux
entreprises de presse. Assurément, le journalisme demeure central dans les
références des blogs d’opinion portugais. Mais la critique que ces derniers
opèrent se situe, avec la complicité de quelques professionnels subtilement
situés aux marges du système médiatique, à l’extérieur de ses frontières.

28Au total, si le recours au modèle habermassien s’est révélé fécond [14][14]Voir FEIGELSON et PÉLISSIER, 1999. pour
décrire les transformations des médias et de l’espace public dans des sociétés
post-totalitaires, il ne semble pas expliquer à lui seul l’actuel engouement
pour les BCM au Portugal.

29Il nous paraît alors plus opportun de nous pencher plus en détail sur
d’éventuelles spécificités du contexte éditorial portugais à l’origine de ce
phénomène.

30Notre première hypothèse postule l’insuffisante réfléxivité des médias
traditionnels au Portugal et a trait aux transformation récentes du champ
journalistique dans ce pays.

31Notre deuxième hypothèse est que les animateurs de BCM occupent une
position sociale originale, au carrefour entre ce champ journalistique et les
champs intellectuels et académiques, position qui leur permet d’inventer de
nouveaux modes d’écriture “hybridée” et d’intervenir de façon efficace dans
la production de l’actualité en tant que nouveaux acteurs à part entière de
l’information au Portugal.

32Pour valider la première hypothèse, nous nous sommes appuyés sur de
précédents travaux et une recherche en cours sur la presse en ligne au
Portugal, ainsi que sur des recherches académiques récentes ayant pour objet
les mutations de la profession de journaliste dans la société portugaise.

33En ce qui concerne la deuxième hypothèse, nous avons mené une enquête
spécifique combinant des entretiens approfondis avec les animateurs des
principaux BCM (notamment Antonio Granado, Rogerio Santos ou Manuel
Pinto) avec une analyse de contenu portant sur les événements de l’actualité
2005 à propos desquels certains d’entre eux se sont impliqués activement.

L’insuffisante réflexivité du groupe professionnel des journalistes

34Si le champ journalistique portugais a connu des transformations récentes
allant dans le sens d’une plus grande autonomie par rapport au champ
politique et d’une plus grande diversité dans les identités et les parcours
professionnels, ces métamorphoses n’ont pas amené la plupart des
journalistes des médias traditionnels à remettre en cause en profondeur et de
façon récurrente leurs pratiques professionnelles.

35José Luís Garcia et Luís Castro [15][15]GARCIA et CASTRO, 1993, p. 93-114. ont analysé la lenteur de la recomposition
du corps des journalistes portugais après la révolution des oeillets et
S. Graça [16][16]GRAÇA, 2002, p. 21. les principales tendances de l’évolution récente du champ
journalistique. Ils ont mis en évidence certains moments-clés à l’origine de
ces transformations.

36En premier lieu, la constitution du cinquième Gouvernement Constitutionnel
en 1979, étape fondamentale dans la démocratisation des institutions
portugaises, a abouti à l’adoption d’un premier statut du journaliste, à la loi sur
la télévision et au règlement sur la carte professionnelle.

37En second lieu, la deuxième moitié des années 1980 a été marquée par la
crise de la presse écrite, l’adhésion du Portugal à l’Union Européenne et le
processus de démonopolisation du secteur des médias qui en a découlé. Les
journalistes portugais ont alors connu l’avènement des chaînes de télévision
commerciales et des investissements nouveaux au niveau de la formation, se
traduisant par l’ouverture de chaires de journalisme et de communication
dans les grandes universités du pays [17][17]Id., p. 22.. Ce dernier facteur a facilité l’arrivée
sur le marché du travail d’une génération de jeunes professionnels avec une
forte composante féminine.

38Pour Garcia et Castro, s’amorce alors un processus de professionnalisation
des journalistes portugais. Leur enquête met en évidence « de nouvelles
configurations symboliques à travers lesquelles ce groupe professionnel
entend donner du prestige à son métier, lutter pour une autonomie plus
grande dans le système médiatique, mais aussi améliorer sa position dans la
société, tout en développant des stratégies de défense et de fermeture sociale
à travers le contrôle de la quantité et de la qualité de ceux qui aspirent au
métier de journaliste ».

39L’enquête révèle également l’existence d’un « flou » professionnel au
niveau des représentations sociales : selon Garcia, « malgré le processus de
professionnalisation du journalisme au Portugal qui est en train de s’imposer
objectivement, (…) on peut affirmer avec que les journalistes portugais
restent toujours en quête d’identité » [18][18]GARCIA, 1995, p. 371..

40Depuis une vingtaines d’années, sous l’effet de divers facteurs, ce groupe
professionnel a connu des mutations profondes (rajeunissement,
féminisation, sédentarisation, spécialisation, technicisation, précarisation,
etc.) que l’on a pu repérer dans bien d’autres pays européens [19][19]Voir CHARON, 2000 ; RUELLAN et MARCHETTI, 2000. et qui
semblent en cours au Portugal.

41Entre autres facteurs, la dépendance renforcée du champ journalistique vis-à-vis du champ économique, le raccourcissement des délais d’exécution,
suscité par les nouvelles technologies, et les pressions exercées par la
concurrence sur les rédactions ont été à l’origine d’un mouvement de
revendication en faveur de davantage de déontologie professionnelle.

42Ce dernier a pris son essor dans la deuxième moitié des années 1990, suite à
de nombreuses affaires mettant en cause des journalistes reconnus de la
télévision. Il a été soutenu par les actions conjointes du Syndicat des
Journalistes et des milieux académiques spécialisés.

43Ce faisant, la décennie précédente a provoqué au sein du groupe
professionnel des journalistes portugais l’amorce d’un mouvement de
réflexivité collective. Les traductions concrètes de ce phénomène ne
manquent pas : création de rubriques régulières portant sur le secteur des
médias dans les grands journaux du pays ; institution d’un médiateur au
service de ces mêmes journaux ; lancement de magazines spécialisés dans la
réflexion sur l’activité médiatique (à l’image des revues Meios ou Media
XXI
) ; développement de l’activité d’un Clube de Jornalistas à l’origine
d’une revue du même type (Jornalismo e Jornalistas), d’un site web et d’une
émission télévisée hebdomadaire sur la chaîne nationale A2, réflexion
déontologique dans le cadre des activités du Syndicat des Journalistes, etc.

44Cependant, les quelques occasions de collaborations entre les journalistes et
les chercheurs universitaires ne semblent pas avoir abouti à une coopération
durable. Pour Ricardo Jorge Pinto, « le fossé entre la recherche académique
et la pratique journalistique s’est prolongé jusqu’à nos jours et rares sont les
indices probants traduisant un changement significatif » [20][20]PINTO, 2002, p. 13-21..

45Pour nombre de chercheurs portugais spécialisés, le problème apparaît bien
plus vaste. Manuel Pinto n’hésite pas à affirmer qu’ « en matière de
réflexivité des journalistes sur leurs pratiques professionnelles, le bilan reste
pauvre » [21][21]Source : entretien avec l’auteur.. Pour illustrer son propos, il évoque l’avant-projet
gouvernemental de révision du statut du journaliste en octobre 2005, qui n’a
pas, selon lui, suscité de débat de fond dans les médias. Il en conclut que :
« les journalistes portugais ne se remettent pas en cause et ont du mal à
accepter que d’autres personnes parlent d’eux. Ils tendent à devenir une
profession qui ne se discute pas ! » [22][22]PINTO, 2002.. Le Sindicato dos Jornalistas
Portugueses
a pourtant lancé à ce sujet des assemblées régionales dans tout
le pays à l’automne dernier. Mais, selon Pinto, « ces initiatives ont surtout
été de nature syndicale. Elles n’ont pas eu vraiment pour vocation de
constituer de vrais espaces de discussion et de réflexion publique ».

46A. Arons de Carvalho [23][23]ARONS DE CARVALHO, cité par J. Fidalgo, p. 175., ancien Secrétaire d’Etat à la Communication
sociale et professeur universitaire de déontologie, considère aussi que « la
réflexion collective des journalistes sur leurs pratiques professionnelles
continue d’être clairement insuffisante (…) Le Conseil Déontologique des
Journalistes a une visibilité réduite, et peut-être aussi une activité réduite ».
Selon lui, « il manque au Portugal une entité visible et vraiment influente qui
apprécie la conduite professionnelle des journalistes ». En outre, « Trop peu
de journaux portugais disposent de médiateurs. Il s’agit précisément de ceux
qui en ont le moins besoin, à savoir les journaux de référence, qui ont pris
cette initiative qui a aussi un effet propagandiste » [24][24]CHAMPAGNE, 2001..

47L’opinion de J. Fidalgo va aussi dans ce sens : « les journalistes portugais se
sont peu mobilisés en faveur de réflexions ou d’actions collectives ; ils ne se
reconnaissent guère dans les lieux de représentation existants » [25][25]FIDALGO, p. 72..

48A la lumière de ces propos, Manuel Pinto écrit sur son blog Jornalismo e
Comunicação
 : « Les espaces de réflexion et de débat sur le journalisme sont
rares dans les médias mainstream portugais. Aussi la blogosphere, avec
toutes ses contradictions et potentialités, amplifie-t-elle les possibilités
d’alimenter une vraie discussion publique qui contribue à la qualité du
journalisme » [26][26]Jornalismo e Comunicação : http ://webjornal.blogspot.com, 27….

49Ces limites étant posées, il nous reste à tenter de mieux cerner le profil des
acteurs à l’origine du succès de cette critique a priori externe aux entreprises
de presse.

Le profil très singulier des animateurs de blogs de critique des médias

50Une première sociographie des acteurs à l’origine des BCM, constituée sur
la base de nos entretiens qualitatifs, montre que leurs animateurs sont pour la
plupart des chercheurs reconnus et/ou des enseignants en journalisme liés
aux principales formations académiques du pays.

51Par exemple, Rogério Santos, initiateur du blog Indústrias Culturais, est
docteur en journalisme, professeur à l’Université Catholique de Lisbonne et
auteur de divers ouvrages scientifiques sur les médias portugais. Il a été par
ailleurs rédacteur-en-chef du magazine réflexif spécialisé Media XXI.

52Antonio Granado, créateur du blog Ponto Media, exerce quant à lui les
fonctions de professeur de journalisme à l’Université de Coimbra. Il est
également chercheur (il prépare sa thèse de doctorat au Royaume-Uni) et a
coécrit récemment un des premiers livres portugais sur les weblogs. Il
collabore régulièrement au quotidien de référence Publico en tant que
journaliste scientifique.

53Manuel Pinto, à l’origine du blog Jornalismo e Comunicação et professeur à
l’Université du Minho, a été journaliste titulaire et chef de la rubrique
« Education et Culture » au Jornal de Notícias. Il exerce par ailleurs les
fonctions de médiateur de ce même journal.

54Helder Bastos, animateur de Travessias, est professeur de journalisme à
l’Université de Porto. Il a lui aussi été journaliste à Jornal de Notícias et a
occupé le poste d’éditeur de la rédaction du quotidien Diário de Notícias. Il
a édité le premier ouvrage paru au Portugal sur les incidences d’internet dans
les pratiques des journalistes.

55Fernando Zamith, de JornalismoPortoNet, est journaliste à l’Agência Lusa et
lui aussi professeur à l’Université de Porto. Il est en outre l’un des
principaux chercheurs portugais sur les thèmes du cyberjournalisme et du
journalisme civique et participatif.

56Elisabete Barbosa, animatrice de Jornalismo Digital et co-éditrice du blog
collectif Jornalismo e Comunicação, est chercheuse à l’université et a
coécrit avec Antonio Granado le livre académique Weblogs–diario de bordo.
João Paulo Menezes, 39 ans et fondateur de Blogouve-se, est un journaliste
de radio réputé qui coordonne la rédaction de la TSF à Porto. Il est aussi
professeur associé de journalisme radio à la chaire de communication de
l’Université Gaia (Porto) et doctorant à l’Université de Vigo en Espagne.

57Enfin, Francisco Rui Cádima, responsable du blog Irreal Tv, est spécialisé
dans le domaine de l’histoire des medias et de l’audiovisuel à l’Université
Nouvelle de Lisbonne. Il est par ailleurs auteur de divers ouvrages de
référence dans le domaine de la communication et a été, pendant plusieurs
années, responsable de l’Obercom (Observatoire de la Communication).

58Ainsi, les éditeurs des principaux BCM se situent à la fois à l’intérieur et à
l’extérieur de la frontière professionnelle des entreprises de presse, dont ils
ne sont plus, pour la plupart, salariés à titre principal.

59Il s’agit pour l’essentiel d’acteurs du champ intellectuel, essentiellement de
sexe masculin, âgés de 40 à 55 ans et bénéficiant donc d’une certaine
expérience sociale et professionnelle. Ils ont tous pour point commun d’avoir
suivi des études universitaires longues, au niveau master et le plus souvent
doctorat.

60Ils occupent presque tous des positions professionnelles appréciables dans le
champ de la formation et de la recherche en media and journalism studies au
Portugal. Mais il s’agit aussi de personnes pratiquant ou ayant pratiqué le
journalisme, soit en tant que collaborateurs ou ex-salariés d’une entreprise de
presse, soit en tant que médiateurs de journaux, avec une forte prédominance
de l’univers de la presse écrite.

61Une autre caractéristique de ces éditeurs de blogs est le fait qu’ils se
connaissent presque tous personnellement. Ils appartiennent en effet au
même groupe d’intellectuels portugais qui s’intéressent à l’étude des médias
et du journalisme. La majeure partie d’entre eux participent aux mêmes
colloques et rencontres académiques, dont ils sont le plus souvent à
l’initiative.

62Les membres de cette « avant-garde » partagent le sentiment que leurs blogs
contribuent à élargir l’espace de discussion publique sur le fonctionnement
des médias, en inscrivant dans l’espace public des sujets qui n’apparaissent
pas au travers des routines et circuits habituels des médias. Ils conçoivent
leurs sites autopubliés comme une forme d’accompagnement critique de
l’actualité médiatisée.

Des positions sociales à l’origine de nouveaux modes d’écriture

63Alors que de nombreux travaux français [27][27]Voir par exemple LE BOHEC, 2000 ; CHAMPAGNE et CHARTIER, 2004 ;… et anglo-saxons [28][28]Voir SPLICHAL et SPARKS, 1994 ou plus récemment ZELIZER, 2004., insistent sur la
difficulté à établir des relations de confiance et de réciprocité entre
professionnels des médias et enseignants-chercheurs universitaires, les BCM
portugais semblent au contraire constituer une sorte de lieu privilégié de
rencontres fécondes entre ces deux univers aux intérêts si souvent
antagoniques. Hors-ligne, comme nous l’avons précisé plus haut, cette
collaboration demeure beaucoup plus limitée, même dans le cas portugais.

64Dans chacun de ces cas, on constate la prégnance de façons de faire issues
du milieu académique, mais aussi de pratiques de professionnels du
journalisme formés aux méthodes de la recherche en sciences sociales. On
peut y retrouver l’influence, consciente ou non, du paradigme anglo-saxon
de journalisme de précision[29][29]Voir NEVEU, 2001..

65Dans les textes que nous avons analysés, les éditeurs semblent rechercher
une objectivité qui va, à notre sens, bien au-delà de la mise en scène et du
simple rituel stratégique (pour reprendre l’expression de Tuchmann [30][30]TUCHMANN, 1978., à
propos de l’idéal d’objectivité promu par certains journalistes). Ce trait
apparaît notamment au travers de l’utilisation très fréquente de nombreuses
citations (poids du discours rapporté) pour justifier les propos énoncés, mais
aussi de l’utilisation de multiples liens hypertextes vers des sources
primaires issues de la production académique.

66A titre d’illustration, dans le corpus des posts que nous avons analysés en
octobre 2005, les nombreuses citations relevées sont extraites de différents
journaux nationaux, d’autres sites internet à vocation réflexive et surtout des
ouvrages académiques spécialisés dans le domaine des médias.

67Cette pratique de recoupement et de citations apparaît clairement dans le cas
particulier du blog Indústrias Culturais. Dans les textes étudiés, l’auteur se
livre à une véritable analyse de contenu des éditions quotidiennes de trois
quotidiens généralistes de référence : Público, Diário de Notícias et Jornal
de Notícias
.

68A titre d’exemple, Rogerio Santos cite les données originales d’un ouvrage
récemment paru pour illustrer la baisse des ventes des journaux quotidiens et
magazines portugais, qu’il confronte avec les chiffres avancés par le dernier
annuaire de l’Obercom. Il mentionne également les conclusions d’une autre
étude étrangère sur la télévision, et explicite même la méthodologie utilisée
par ses auteurs.

69Les manières de faire du milieu académique dans les pratiques
informationnelles à l’œuvre dans la blogosphère ont déjà été mises en
évidence dans certains travaux [31][31]JEANNE-PERRIER, LE CAM et PELISSIER, 2004. . Dans cette influence, on retrouve l’origine
scientifique de nombreux pionniers du web, mais aussi le fait que les
chercheurs partagent un certain nombre de valeurs communes avec les
éditeurs de blogs. Ils pratiquent comme eux une communication à titre
gratuit, désintéressée, s’appuyant sur la citation mutuelle et s’adressant à un
public restreint essentiellement composé de pairs (identification entre
sources, lecteurs et publics), conférant ainsi à leur communauté un certain
degré d’autonomie par rapport à la sphère marchande. On constate aussi une
prédilection commune pour une rhétorique d’expertise critique [32][32]PADIOLEAU, 1976. à l’œuvre
dans les écrits scientifiques et dans certaines formes de journalisme
spécialisé.

70Cette comparaison peut également se retrouver dans les modes d’écriture des
éditeurs de BCM, qui semblent mélanger, sans toujours les distinguer
clairement, la plume du journaliste, de l’homme de lettres et celle du
scientifique.

71Il en résulte une certaine hybridation des genres [33][33]Voir UTARD et RINGOOT, 2005. (du fait de la cohabitation
entre des textes de nature littéraire (chroniques, billets d’humeur,
portraits…) et d’autres de caractère plutôt scientifique (analyses, recensions
d’ouvrage, etc.), notamment entre des brèves très courtes au format
journalistique et des textes plus longs marqués par le mode d’écriture
académique.

72En effet, les blogs portugais de journalisme, à la différence de certains « J-blogs » américains qui cherchent à réinventer le reportage d’actualité [34][34]LE CAM, 2004.,
valorisent davantage l’analyse, la critique et le commentaire d’événements
en rapport avec cette actualité.

73Les principes de partage de l’information et de rétroaction apparaissent aussi
comme des traits majeurs des BCM, qui offrent d’ailleurs la possibilité de
commenter et de discuter les textes qu’ils diffusent. Les auteurs ne manquent
pas d’affirmer ces principes, lorsqu’ils évoquent la finalité de leurs blogs :
« Atrium est un espace de construction de polémiques constructives, il est un
lieu de doutes et d’apprentissages partagés » ; « Travessias est né de la
nécessité d’une écriture plus libre par rapport aux canons de l’écriture
journalistique…les blogs sont venus élargir le pluralisme de l’opinion par
rapport aux médias traditionnels portugais »

74Si l’origine sociale et professionnelle des auteurs de BCM les conduit à
réinventer le journalisme d’opinion sur le web, on peut aussi constater, au
travers de notre analyse de contenu, que certains d’entre eux vont plus loin
en s’impliquant activement dans la construction de l’actualité dans l’espace
public portugais.

Les BCM comme nouveaux acteurs de l’information au Portugal ?

75Un premier cas révélateur du rôle actif des BCM a été la critique réalisée par
Blogouve-se à propos de la couverture journalistique de l’Euro 2004 de
football. Dans son analyse approfondie, l’animateur a remis en cause
l’impartialité de nombreux journalistes portugais [35][35]Voir posts des archives de juin, surtout à partir du 23 Juin :…. Il a notamment rédigé
une lettre ouverte au président du Conseil Déontologique du Syndicat des
journalistes, diffusée sur le blog, en sollicitant son intervention. Il a aussi
attiré l’attention des journalistes sur le fait que « leur comportement n’a pas
été déontologiquement correct » [36][36]Voir post du 9 juillet 04 -….

76Or, cette intervention a été prise en compte et a déclenché une discussion
publique de plus grande ampleur. D’une part, le président du Conseil
Déontologique lui a répondu sur son blog ; d’autre part, l’échange qui en a
découlé a donné lieu à une émission spéciale du programme de télévision
Clube de Jornalistas consacrée à la couverture journalistique de l’Euro 2004
et à laquelle les deux protagonistes ont été invités. La polémique lancée au
sein de la blogosphère a eu ainsi des rebondissements plus amples par
l’intermédiaire de médias plus traditionnels à plus forte audience.

77Un deuxième cas qui a attiré notre attention concerne le blog Industrias
Culturais
, animé par Rogerio Santos, dont les interventions récurrentes sont
fréquemment reprises par les journaux portugais. Par exemple, le médiateur
de Jornal de Notícias, le 1er octobre 2005, a commenté une intervention de
Rogério Santos effectuée sur son blog Industrias Culturais. Il s’agit d’un
billet concernant la fin d’un reality show produit par la chaîne de télévision
SIC et élaboré à partir de l’analyse de contenu des divers journaux qui
avaient consacré beaucoup d’espace éditorial au traitement de ce sujet. Plus
spécifiquement, Rogerio Santos affirme que le titre de l’article de Jornal de
Noticias
sur ce sujet ne lui paraît pas refléter la réalité des faits.

78A la suite de ce post, le médiateur de Jornal de Notícias évoque le sujet dans
sa chronique hebdomadaire. Il interpelle la journaliste de son entreprise,
laquelle répond d’ailleurs que son titre n’était pas opportun. La professionnelle
mise en cause justifie sa pratique en expliquant qu’elle avait repris les termes
du nouveau directeur de programmes de la chaîne sans les discuter et en les
transformant en titre. Rogerio Santos remercie alors sur son blog le médiateur
du Jornal de Noticias pour sa diligence et son efficacité [37][37]Voir « Ainda a Senhora Dona Lady », 9-10-05.….

79Jornalismo e Comunicação, pour sa part, a eu récemment un rôle
déterminant dans une affaire qui constitue a priori le premier cas, au
Portugal, de pression organisée des blogs sur un média de masse. Il s’agit
d’un problème déontologique relatif à certaines informations problématiques
délivrées par le quotidien Público[38][38]Jornalismo e Comunicação, « As fontes do « Público » e o valor….

80L’intervention de J&C a pour objet une affaire très médiatisée en septembre
2005 au moment des élections municipales. Elle concerne le retour au pays
d’une ex-maire mise en examen par la justice portugaise. L’ancienne édile
s’était enfuie au Brésil quelque temps avant le verdict défavorable (prison
préventive) de son procès. Elle revient ensuite au Portugal en pleine
campagne électorale de 2005 et annonce sa candidature à la Mairie où elle
avait déjà exercé ses fonctions. Público divulgue alors des informations
relatives à ce retour polémique, en affirmant que celui-ci avait été négocié
avec les dirigeants du parti dont l’intéressée était un membre influent. Après
la diffusion de ces propos par le journal, des démentis ont été apportés par
les personnes engagées dans l’affaire, mais le quotidien n’a pas mis en
œuvre de droit de réponse.

81J&C a été le premier blog à questionner le travail des journalistes de Publico
et à interpeller publiquement leur rédaction. Il interroge celle-ci sur l’origine
des informations divulguées et sur les conditions du retour polémique de
l’ex-maire : « Des preuves ? Des sources ? Des éléments qui prouvent ou
crédibilisent l’information ? ». [39][39]Idem.

82Peu de temps après, d’autres blogs abordent également le sujet, en particulier
Blouguitica[40][40]http ://bloguitica.blogspot.com.. Confronté au silence du journal, ce dernier blog, spécialisé
dans les questions éthiques et politiques, lance une action concertée visant à
faire pression sur le quotidien et à l’amener à revoir sa position. Cette
initiative a débouché sur un mouvement de « résistance informationnelle »
animé par plus de soixante blogs, dont une partie des BCM portugais.

83Quotidiennement, les blogueurs ont interrogé la rédaction et demandé des
précisions relatives aux sources du quotidien de référence. Ce dernier s’est
d’abord réfugié dans le silence. Puis, en octobre 2005, le Directeur de
Público a été invité à participer à une émission du programme de télévision
Clube de Jornalistas consacré à la couverture des élections municipales. La
polémique a alors été abordée. Interrogé sur les sources de ses informations,
le directeur du journal s’est contenté d’affirmé que celles-ci seront toujours
protégées. Fin octobre, le journal publie enfin un éditorial [41][41]FERNANDES, 2005. dans lequel son
directeur tente de justifier sa démarche. Selon lui, Publico a agi de façon
prudente en ne diffusant que des informations susceptibles d’être recoupées
et vérifiées.

84Mais à ce jour, cette affaire n’a toujours pas été éclaircie. Manuel Pinto le
confirme : « je sais de source sûre qu’il y a eu vraiment un malaise chez les
journalistes de la rédaction tout au long du mouvement de pression de la
blogosphere [42][42]Cette perception de l’animateur de Jornalismo e Comunicação… . Ils se sont sentis vraiment gênés par ce qui s’est passé ».

Une critique sans lendemain ?

85Nous pouvons déduire de ce qui précède que les blogs de critique des médias
sont en train de susciter une réflexion d’ampleur sur les pratiques
journalistiques au Portugal, et que leur fonctionnement traduit une réelle
démarche d’innovation par rapport aux routines produites par la machinerie
des entreprises de presse.

86Ceci posé, quel peut être l’avenir d’une telle formule ? Un discours
beaucoup plus cynique et stratégique ne risque-t-il pas de se substituer
rapidement au réenchantement du journalisme et du monde proposé par ces
blogs réflexifs ?

87De fait, l’audience de ces nouveaux médias demeure très limitée, dans un
pays où prédomine une consommation si peu sélective des communications
de masse (télévision en particulier). En outre, les professionnels du
journalisme impliqué dans les BCM n’occupent pas une place centrale dans
le système médiatique, lequel demeure placé sous la responsabilité de news
managers
peu enclins à voir leur responsabilité mise en cause par des
« francs-tireurs » à la fois situés aux marges du système et rémunérés par lui.
Le mouvement ainsi observé demeure donc très fragile. Mais c’est aussi
dans la fragilité, l’éphémère, le fortuit et l’irrévérence que se construit, à
forces d’erreurs, de tâtonnement et de corrections, une opinion publique
consciente d’elle-même.

88Ceci posé, le cas du Portugal est-il généralisable, voire « exportable » dans
d’autres pays, notamment en Europe ? En Amérique du Nord, nous l’avons
écris plus haut, les pratiques de monitoring des médias de masse les plus
influents sont désormais monnaie courante dans la blogosphère. Or, de telles
pratiques ont le plus souvent été initiées par les journalistes eux-mêmes.

89Depuis de nombreuses décennies, s’est construite aux Etats-Unis une solide
tradition de self-reflexivity de la part des professionnels des médias, laquelle
a pu s’exercer pleinement lors d’événements majeurs récents tels que la
guerre en Irak. Notamment, la réflexion sur la déontologie et la
responsabilité sociale des journalistes est très vivace dans les établissements
de formation et au sein même des entreprises de presse. Le milieu
journalistique est notamment très engagé (il implique d’ailleurs certaines de
ses vedettes, telles que Dan Gillmor [43][43]Voir sur le site pointblog.com du 22 août 2005 : « Dan… ) dans l’organisation de colloques, la
conception de programme réflexifs, l’action de sensibilisation auprès des
citoyens, l’édition de revues de débat ou la publication de sites internet à
vocation critique.

90Tel n’est pas le cas dans de nombreux pays européens, où la fonction de
surveillance des médias, lorsqu’elle existe, apparaît davantage comme
l’apanage des sphères politiques, intellectuelles et académiques. En France,
l’exemple de l’association Acrimed (Action-Critique-Médias), liée au
mouvement altermondialiste ATTAC et aux cercles de pensées proches des
théories sociales de Pierre Bourdieu, va dans ce sens.

91En outre, les journalistes européens ont dans l’ensemble moins investi le
cyberespace que leurs homologues nord-américains (même si l’on peut
remarquer de grandes différences en fonction de pays et des entreprises de
presse). Ce nouvel espace de discussion critique est surtout pratiqué par des
amateurs en quête ou non de légitimité publique.

92Dans le cas du Portugal, nous avons précisément mis en évidence le faible
degré de réflexivité professionnelle du champ journalistique, notamment sur
internet. Or, ce constat peut s’ffectuer à propos de nombreux pays
européens, en particulier parmi les nouveaux entrants d’Europe Centrale et
Orientale qui peinent à assurer leur transition post-totalitaire. Dans ces pays,
il nous semble que la blogosphère pourrait devenir un lieu actif de la critique
des médias et de la recomposition de l’espace public.

93Avec les BCM portugais, ce sont plutôt des acteurs du champ intellectuel et
académique ayant gardé un pied à l’intérieur des entreprises de presse qui
pratiquent le commentaire critique d’actualité et participent à la construction
de l’information. Ce constat nous amène d’ailleurs à penser que, dans la
perspective de l’édification d’un espace public européen, la blogosphère
pourrait jouer un rôle significatif.

94A la différence des watchdog blogs américains, animés pour la plupart par
des professionnels des médias plus ou moins en conflit avec l’entreprise qui
les embauche (certains d’entre eux travaillent d’ailleurs en free lance), les
blogs européens gagneraient à susciter la collaboration des acteurs les plus
divers représentatifs de la société civile mais aussi de la sphère politique. En
France, les blogs ont d’ailleurs été des acteurs très dynamiques de la
communication en faveur du « non » au Traité Constitutionnel Européen lors
du référendum de mai 2005, alors que la plupart des grands médias de
référence ont plutôt fait campagne pour le « oui » par la voix de leurs ténors
les plus influents.

95Plus que jamais, l’avenir du journalisme ne peut demeurer le seul apanage
des professionnels des médias. Il doit bel et bien relever de la Res Publica,
c’est-à-dire l’affaire de tous les citoyens. Au travers du phénomène
d’amateurisme de masse qu’elle suscite, la blogosphère ne sera pas à elle
seule la solution miracle au problème d’une critique des médias plus
démocratique. Mais elle peut en devenir, à moindre frais et avec quelques
règles du jeu, l’un des vecteurs privilégiés.

Notes


  • [1]

    Selon les estimations du site Sapo, un autre lieu d’hébergement des blogs portugais, qui
    recense 400 nouveaux blogs créés chaque jour au Portugal en juin 2006.

  • [2]

    Voir par exemple les sites Nocturno com gatos, Puta de vida, Seta despedida ou Janela
    Indiscreta…

  • [3]

    Voir RUELLAN et PÉLISSIER, 2003.

  • [4]

    Jornalismo Digital, Aula de Jornalismo, Atrium, A Rádio em Portugal, Blogouve-se,
    ContraFactos & Argumentos, Intermezzo, Irreal Tv, Metablogue, NetFM, Ponto Media,
    PrimeiraPágina, Travessias,
    etc.

  • [5]

    Voir http ://weblog.com.pt :portal/blogometro

  • [6]

    « 25 momentos na historia da blogosfera – un olhar retrospectivo da blogosfera
    portuguesa ». Voir le lien http ://blogo.no.sapo.pt/25momentos/index.htm

  • [7]

    FERREIRA, 2004, p. 24-29.

  • [8]

    MASARENHAS, 2003.

  • [9]

    Source : entretien avec l’auteur.

  • [10]

    CADIMA, 2003.

  • [11]

    FAUSTINO, 2003, p. 2.

  • [12]

    CHARRON et DE BONVILLE, 1996.

  • [13]

    RINGOOT et UTARD, 2005.

  • [14]

    Voir FEIGELSON et PÉLISSIER, 1999.

  • [15]

    GARCIA et CASTRO, 1993, p. 93-114.

  • [16]

    GRAÇA, 2002, p. 21.

  • [17]

    Id., p. 22.

  • [18]

    GARCIA, 1995, p. 371.

  • [19]

    Voir CHARON, 2000 ; RUELLAN et MARCHETTI, 2000.

  • [20]

    PINTO, 2002, p. 13-21.

  • [21]

    Source : entretien avec l’auteur.

  • [22]

    PINTO, 2002.

  • [23]

    ARONS DE CARVALHO, cité par J. Fidalgo, p. 175.

  • [24]

    CHAMPAGNE, 2001.

  • [25]

    FIDALGO, p. 72.

  • [26]

    Jornalismo e Comunicação : http ://webjornal.blogspot.com, 27 janvier 2005.

  • [27]

    Voir par exemple LE BOHEC, 2000 ; CHAMPAGNE et CHARTIER, 2004 ; LEGAVRE,
    2004.

  • [28]

    Voir SPLICHAL et SPARKS, 1994 ou plus récemment ZELIZER, 2004.

  • [29]

    Voir NEVEU, 2001.

  • [30]

    TUCHMANN, 1978.

  • [31]

    JEANNE-PERRIER, LE CAM et PELISSIER, 2004.

  • [32]

    PADIOLEAU, 1976.

  • [33]

    Voir UTARD et RINGOOT, 2005.

  • [34]

    LE CAM, 2004.

  • [35]

    Voir posts des archives de juin, surtout à partir du 23 Juin : httpp ://ouve-se.weblogger.
    terra.com.br/200406_ouve-se_arquivo.htm.

  • [36]

    Voir post du 9 juillet 04 – httpp ://ouve-se.weblogger.terra.com.br/200407_ouve-se_
    arquivo.htm.

  • [37]

    Voir « Ainda a Senhora Dona Lady », 9-10-05.
    http ://industrias-culturais.blogspot.com/2005_10_09_industrias-culturais_archive.html.

  • [38]

    Jornalismo e Comunicação, « As fontes do « Público » e o valor das suspeitas », 22-09-05
    http ://webjornal.blogspot.com/2005/09/as-fontes-do-pblico-e-o-valor-das.html.

  • [39]

    Idem.

  • [40]

    http ://bloguitica.blogspot.com.

  • [41]

    FERNANDES, 2005.

  • [42]

    Cette perception de l’animateur de Jornalismo e Comunicação repose sur sa propre
    analyse de l’ambiance vécue dans la rédaction de ce journal, dans la mesure où Manuel Pinto
    y entretient des relations privilégiées en tant qu’ancien journaliste reconnu an plan national.

  • [43]

    Voir sur le site pointblog.com du 22 août 2005 : « Dan Gillmor : le journalisme citoyen
    n’est pas une critique des médias mais une expansion des médias ».

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